Zaïra Vieytes
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( Il ne sera pas question dans cette petite introduction de composer une ode dédiée à l'art et à la manière de Mme Zaïra Vieytes. D'autres que moi, et de bien plus talentueux au demeurant, s'en sont chargés. Je ne ferai pas de digression philosophico-artistico-historique: cela aussi je l'ai lu... Et mon désir de dire se confond avec mon expérience directe de l'oeuvre. Alors non, pas de message caché, pas de dialectique philosophique; je laisse Henri Bergson sur son étagère, et je remercie M.
Lipovetski pour ses références croisées...Quel talent !
Les pastels de Zaïra Vieytes. Ceux que vous pouvez voir ci-dessus. Oui, ces 6 pastels: je les ai pris entre mes mains, sans cadre, sans vitre, sans accessoire, juste le papier brut entre mes mains, et cette couleur qui vous saisi les yeux...)
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Mme Vieytes est entrée chez moi avec élégance et simplicité. Elle tenait ses pastels à la main, repliés, mais pas trop. Elle les a posé sur ma table, comme on pose une liste de commissions ! Détachée, trop détachée...Je crois avoir perçu une forme de timidité; cette timidité de l'artiste qui craint le mot faux, le jugement à l'emporte pièce, cette timidité et cette défiance à la fois, de l'artiste qui s'est mis à nu devant vous, sans l'artifice du cadre, de la galerie, de tout ce decorum nécessaire à sa sécurité
psychologique. Je l'ai regardé; elle me paraissait attendre un mot de ma bouche, un acquiescement, pas n'importe quoi, quelque chose qui soit vrai, qui la rassure. Je suis toujours étonné par ces premiers contacts avec les artistes. Je parle ici des artistes qui prennent des risques, qui mettent un supplément d'âme dans leurs oeuvres, qui nous donnent autre chose qu'une prouesse technique. Je connais de très bons techniciens; je ne les exposerais pas tous, même si j'en avais la place, et le temps, et le goût,
et......Je veux du souffle. Comprenez-vous ? Le souffle créateur; celui de la Bible et du Judaïsme, de l'Islam, de ce que l'on appelle l'Hinduisme, et à peu près de tous les mouvements religieux quels qu'ils soient...
Et voilà: je voulais fuir toute référence culturelle pour parler de l'oeuvre de Zaïra Vieytes....C'est raté.
Le Souffle. Les artistes qui, de naissance, en sont investis, se reconnaissent, à mes yeux, à ces attitudes spéciales que j'observe minutieusement. Timidité, anxiété,
(même
lorsqu'ils arrivent aux plus hauts barreaux de l'échelle de la notoriété), la crainte de l'incompréhension, la crainte de l'explication, un autre rapport au temps: ils sont déjà arrivés au lieu de leur exposition, et vous vous demandez encore comment vous allez les satisfaire au mieux de leurs besoins, (je parle pour les encadreurs et fournisseurs de matériel pour artistes).
Pour notre première rencontre, nous parlons art, comme on parle de la pluie et du beau temps. Nous ne nous connaissons pas. Alors je la provoque, je veux savoir qui elle est, comment elle se défend, qu'à t-elle à dire, à me dire à moi qui suis là et qui la pousse par delà le vernis de la plus élémentaire coutoisie: "Madame, les fruits et les légumes ne sont pas ma spécialité; je n'en n'expose pas dans ma galerie, mes confrères le font déjà très bien..." Zaïra Vieytes me répond:" Oui je le vois. Mais vous dites cela parce que vous n'avez pas encore vu Mes fruits et Mes légumes. C'est autre chose..." Et hop: elle sort deux plaquettes d'expositions de son sac.
Et voilà.
Comment dire ?
J'adore. Je suis instantanément conquis, submergé. Je suis immédiatement dans l'attente de voir l'oeuvre, envahi par cette impatience qui vous met à l'épreuve de vos jours longs comme des siècles. Je me prépare au contact. Et lorsque le moment est venu...Vous imaginez la suite: le papier, son papier, la couleur, sa couleur. Non, vraiment, je ne suis pas rassasié de tant de fruits, et de légumes, et de branchages tournés et contournés, et d'oiseaux...je les intégre à mon vocabulaire intérieur, et je mesure
toute la chance qui m'est donnée: pendant quelques semaines je les aurai pour moi seul, abrités dans mon atelier, comme dans un écrin doré par le soleil du Sud, sous les regards des premiers contreforts des Pyrénées...
Rafael Bichon - Aout 2007